30 citations marquantes sur la séparation des pouvoirs : comprendre les fondements de l’équilibre démocratique

30 citations marquantes sur la séparation des pouvoirs : comprendre les fondements de l’équilibre démocratique #

La réponse en bref
La séparation des pouvoirs repose sur un très petit nombre de textes fondateurs, tous librement consultables : le Second traité du gouvernement civil de John Locke (§ 143 à 148), De l’esprit des lois de Montesquieu (livre XI, chapitres IV et VI), l’article 16 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, et Le Fédéraliste n° 47 et n° 51, parus dans le New York Packet les 1er et 8 février 1788. Tout ce qui suit en est tiré, phrase par phrase.

Citations historiques fondatrices sur la division des pouvoirs #

La généalogie intellectuelle de la séparation des pouvoirs se lit dans quatre textes, et dans quatre textes seulement. John Locke pose les jalons d’une distribution fonctionnelle des missions de l’État ; Montesquieu formalise la nécessité d’organes qui se limitent mutuellement ; la Déclaration de 1789 en fait une condition de l’existence même d’une Constitution. Chaque phrase citée ci-dessous a été relue dans son édition de référence, dont le lien figure sous la citation.

« La tentation pourrait être trop grande pour la faiblesse humaine, toujours prête à se saisir du pouvoir, si les mêmes personnes qui ont le pouvoir de faire les lois avaient aussi entre leurs mains le pouvoir de les exécuter : elles pourraient ainsi s’exempter d’obéir aux lois qu’elles font. »
JOHN LOCKE — Second Treatise of Government, § 143
Texte original : « it may be too great a temptation to human frailty, apt to grasp at power, for the same persons, who have the power of making laws, to have also in their hands the power to execute them, whereby they may exempt themselves from obedience to the laws they make »
Édition de 1690 reproduite par Project Gutenberg
« Mais c’est une expérience éternelle, que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser ; il va jusqu’à ce qu’il trouve des limites. Qui le diroit ! la vertu même a besoin de limites. Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir. »
MONTESQUIEU — De l’esprit des lois, livre XI, chapitre IV (« Continuation du même sujet »)
Orthographe de l’édition Nourse conservée. On lit souvent cette phrase amputée de « il va jusqu’à ce qu’il trouve des limites » et soudée directement à la suivante : les deux propositions sont séparées, dans le texte, par une troisième.
Livre XI sur Wikisource
« Tout seroit perdu, si le même homme, ou le même corps des principaux, ou des nobles, ou du peuple, exerçoient ces trois pouvoirs ; celui de faire des loix, celui d’exécuter les résolutions publiques, & celui de juger les crimes ou les différends des particuliers. »
MONTESQUIEU — De l’esprit des lois, livre XI, chapitre VI (« De la constitution d’Angleterre »)
Les versions abrégées suppriment « des principaux, ou des nobles, ou du peuple » : Montesquieu vise pourtant nommément ces trois corps, et pas seulement « un homme ou un corps ».
Livre XI sur Wikisource
« Toute société dans laquelle la garantie des droits n’est pas assurée, ni la séparation des pouvoirs déterminée, n’a point de Constitution. »
DÉCLARATION DES DROITS DE L’HOMME ET DU CITOYEN DE 1789 — article 16
Texte intégral publié par le Conseil constitutionnel

Ces quatre phrases suffisent à poser l’essentiel : une méfiance envers la concentration du pouvoir, et l’idée que la garantie des libertés passe par une organisation des freins institutionnels, pas par la vertu des gouvernants. L’Angleterre du XVIIIe siècle, à laquelle Montesquieu consacre le chapitre VI, lui sert de démonstration.

Pourquoi tant de citations circulent sans texte d’origine #

Les recueils de citations, les compilations vidéo et les pages de « belles phrases » se recopient les uns les autres. Une formule y gagne progressivement un auteur, une date et parfois un ouvrage, sans qu’aucun de ces éléments ait jamais été vérifié dans un livre. C’est ainsi que naissent les attributions apocryphes — et la séparation des pouvoirs, sujet noble et très cité, en est un terrain particulièrement fertile.

Trois questions suffisent à trier, et elles se posent dans cet ordre. Qui l’a dite ? Dans quel texte précis — pas « dans un discours », mais un livre, un chapitre, un paragraphe, un numéro de journal ? Et où peut-on le lire aujourd’hui, dans une édition consultable ? Une citation qui ne franchit pas ces trois portes ne se nuance pas : elle se retire. Mettre une phrase entre guillemets, c’est affirmer que quelqu’un l’a prononcée ou écrite ; se tromper revient à lui prêter des propos.

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Sources qui font foi
Les bibliothèques numériques qui reproduisent une édition identifiée : Wikisource, Gallica, Project Gutenberg, le fonds documentaire du Conseil constitutionnel, les archives de l’université Yale pour les textes américains.
Sources qui n’en sont pas
Les agrégateurs de citations et les chaînes de compilation « motivation » : ils ne donnent jamais le chapitre, et ce sont eux qui propagent les fausses attributions d’un site à l’autre.
Le piège de la troncature
Une citation authentique peut être fausse par amputation. Les deux phrases de Montesquieu citées plus haut circulent toutes deux raccourcies, et le raccourci change ce qu’elles disent.

Citations sur les dangers de la concentration du pouvoir #

L’absence de séparation est le point sur lequel les auteurs fondateurs sont les plus tranchants. Les deux numéros du Fédéraliste consacrés à la question, publiés à une semaine d’intervalle dans le New York Packet pour défendre le projet de Constitution américaine, en donnent les formules les plus dures :

« L’accumulation de tous les pouvoirs, législatif, exécutif et judiciaire, entre les mêmes mains — qu’il s’agisse d’un seul, de quelques-uns ou du grand nombre, et que ces mains soient héréditaires, autoproclamées ou élues — peut à juste titre être appelée la définition même de la tyrannie. »
JAMES MADISON — Le Fédéraliste n° 47, New York Packet, vendredi 1er février 1788
Texte original : « The accumulation of all powers, legislative, executive, and judiciary, in the same hands, whether of one, a few, or many, and whether hereditary, self-appointed, or elective, may justly be pronounced the very definition of tyranny. »
La traduction courante « peut être qualifiée de tyrannie » perd l’essentiel : Madison écrit « the very definition of », la définition même.
Federalist n° 47 — Avalon Project, Yale Law School
« Il faut que l’ambition serve à contrecarrer l’ambition. » — et, quelques lignes plus loin : « Si les hommes étaient des anges, aucun gouvernement ne serait nécessaire. »
PUBLIUS — Le Fédéraliste n° 51, New York Packet, vendredi 8 février 1788
Texte original : « Ambition must be made to counteract ambition. » / « If men were angels, no government would be necessary. »
L’Avalon Project porte la mention « Hamilton or Madison » : la paternité de ce numéro n’est pas tranchée, on le cite donc sous le pseudonyme collectif Publius.
Federalist n° 51 — Avalon Project, Yale Law School

On mesure ici le déplacement opéré par Le Fédéraliste : il ne s’agit plus seulement de répartir des fonctions, mais de donner à chaque branche les moyens concrets de résister aux empiétements des autres. C’est la logique qui sera plus tard appelée « checks and balances » — l’ambition de l’un servant de garde-fou à l’ambition de l’autre.

Le modèle anglais chez Montesquieu, et ce que Madison en retient #

Le chapitre VI du livre XI ne s’intitule pas « De la séparation des pouvoirs » mais « De la constitution d’Angleterre » : Montesquieu décrit un régime existant avant d’en tirer une théorie. Son point de départ est une énumération, et elle ne correspond pas exactement au tripartisme que l’on enseigne aujourd’hui :

« Il y a, dans chaque état, trois sortes de pouvoirs ; la puissance législative, la puissance exécutrice des choses qui dépendent du droit des gens, & la puissance exécutrice de celles qui dépendent du droit civil. »
MONTESQUIEU — De l’esprit des lois, livre XI, chapitre VI, phrase d’ouverture
Livre XI sur Wikisource

Quarante ans plus tard, à Philadelphie, Madison se réclame explicitement de lui — tout en refusant de lui attribuer l’invention du principe. Le passage mérite d’être lu, parce qu’il contredit la formule paresseuse selon laquelle « Montesquieu a inventé la séparation des pouvoirs » :

« L’oracle que l’on consulte et que l’on cite toujours sur ce sujet est le célèbre Montesquieu. S’il n’est pas l’auteur de cet inestimable précepte de la science politique, il a du moins le mérite de l’avoir exposé et recommandé de la manière la plus efficace à l’attention des hommes. »
JAMES MADISON — Le Fédéraliste n° 47
Texte original : « The oracle who is always consulted and cited on this subject is the celebrated Montesquieu. If he be not the author of this invaluable precept in the science of politics, he has the merit at least of displaying and recommending it most effectually to the attention of mankind. »
Federalist n° 47 — Avalon Project, Yale Law School
« La théorie de la séparation des pouvoirs » — chaîne Jurixio, Les vidéos de droit.

Les limites que les textes fondateurs posent eux-mêmes #

L’idée d’un cloisonnement étanche entre trois organes n’est pas dans les textes : elle leur a été ajoutée par la vulgarisation. Locke, le premier, prend soin de relativiser sa propre nomenclature, puis explique que deux de ses trois pouvoirs ne peuvent en pratique pas être séparés :

« On peut l’appeler fédérative, si l’on veut. Pourvu que la chose soit comprise, le nom m’est indifférent. »
JOHN LOCKE — Second Treatise of Government, § 146
Texte original : « may be called federative, if any one pleases. So the thing be understood, I am indifferent as to the name. »
Locke distingue le législatif, l’exécutif et le fédératif (conduite de la guerre, de la paix et des alliances). Le pouvoir judiciaire, lui, ne figure pas dans sa liste : c’est Montesquieu qui l’y introduira.
Project Gutenberg
« Bien que, comme je l’ai dit, le pouvoir exécutif et le pouvoir fédératif de toute communauté soient réellement distincts en eux-mêmes, ils sont difficilement séparables et ne sauraient être remis en même temps à des personnes distinctes. »
JOHN LOCKE — Second Treatise of Government, § 148
Texte original : « Though, as I said, the executive and federative power of every community be really distinct in themselves, yet they are hardly to be separated, and placed at the same time, in the hands of distinct persons. »
Project Gutenberg

Le Fédéraliste n° 47 tient le même raisonnement pour Montesquieu : Madison y consacre plusieurs pages à montrer que l’auteur de L’Esprit des lois n’a jamais voulu dire que les branches devaient être sans aucun contact les unes avec les autres. Pour aller plus loin sur les repères, les enjeux et l’héritage de ce principe, nous avons rassemblé ailleurs d’autres citations marquantes sur la séparation des pouvoirs.

Où lire chaque citation : le tableau des sources #

Voici, pour chaque phrase reprise sur cette page, l’auteur, l’emplacement exact dans l’œuvre et l’édition consultable en ligne. C’est ce tableau, et non la formule elle-même, qui permet à un lecteur de vérifier par lui-même.

Premiers mots Auteur ou texte Emplacement exact Édition consultée
« La tentation pourrait être trop grande… » John Locke Second Treatise of Government, § 143 Texte de 1690, Project Gutenberg
« On peut l’appeler fédérative… » John Locke Second Treatise of Government, § 146 Texte de 1690, Project Gutenberg
« Bien que… le pouvoir exécutif et le pouvoir fédératif… » John Locke Second Treatise of Government, § 148 Texte de 1690, Project Gutenberg
« C’est une expérience éternelle… » Montesquieu De l’esprit des lois, livre XI, ch. IV Édition Nourse, Wikisource
« Il y a, dans chaque état, trois sortes de pouvoirs… » Montesquieu De l’esprit des lois, livre XI, ch. VI Édition Nourse, Wikisource
« Tout seroit perdu, si le même homme… » Montesquieu De l’esprit des lois, livre XI, ch. VI Édition Nourse, Wikisource
« Toute société dans laquelle la garantie des droits… » Déclaration de 1789 Article 16 Conseil constitutionnel
« L’accumulation de tous les pouvoirs… » James Madison Le Fédéraliste n° 47, 1er février 1788 Avalon Project, Yale Law School
« L’oracle que l’on consulte et que l’on cite toujours… » James Madison Le Fédéraliste n° 47, 1er février 1788 Avalon Project, Yale Law School
« Il faut que l’ambition serve à contrecarrer l’ambition. » Publius (Hamilton ou Madison) Le Fédéraliste n° 51, 8 février 1788 Avalon Project, Yale Law School
« Si les hommes étaient des anges… » Publius (Hamilton ou Madison) Le Fédéraliste n° 51, 8 février 1788 Avalon Project, Yale Law School

Conclusion : la séparation des pouvoirs, un principe vivant #

Ce parcours dans les textes fait apparaître une chose simple : la séparation des pouvoirs n’a jamais été, chez ceux qui l’ont formulée, un dogme de cloisonnement. Locke avoue l’indifférence du vocabulaire et l’impossibilité pratique de séparer certaines fonctions ; Montesquieu décrit une constitution réelle avant d’en tirer un principe ; Le Fédéraliste passe de la répartition des compétences à l’organisation de la résistance mutuelle.

À lire Citations marquantes sur la séparation des pouvoirs : repères, enjeux et héritage

Ce qui rend le principe vivant, c’est précisément qu’il a été discuté dès son origine par ceux-là mêmes qui le défendaient. Le lire dans les textes plutôt que dans les recueils de formules, c’est retrouver cette épaisseur — et se donner les moyens de repérer, quand elle passe, une phrase qui sonne juste mais que personne n’a jamais écrite.

À retenir #

01
Quatre textes portent l’essentiel : Locke (§ 143-148), Montesquieu (livre XI, ch. IV et VI), l’article 16 de la Déclaration de 1789, Le Fédéraliste n° 47 et n° 51.
02
La formule « le pouvoir arrête le pouvoir » est au chapitre IV du livre XI, pas au chapitre VI où l’on la place habituellement.
03
Chez Locke, le troisième pouvoir n’est pas le judiciaire mais le fédératif : guerre, paix et alliances.
04
Une citation sans chapitre ni édition n’est pas une citation : c’est une rumeur bien tournée.

Questions fréquentes #

Montesquieu a-t-il inventé la séparation des pouvoirs ?
Madison lui-même en doutait. Dans Le Fédéraliste n° 47, il écrit que Montesquieu est « l’oracle que l’on consulte et que l’on cite toujours sur ce sujet », mais ajoute aussitôt : « s’il n’est pas l’auteur de cet inestimable précepte ». Locke avait posé une distribution des pouvoirs dès son Second traité, et Montesquieu décrit lui-même une constitution existante, celle de l’Angleterre.
Quelle est la formulation exacte de l’article 16 de la Déclaration de 1789 ?
« Toute société dans laquelle la garantie des droits n’est pas assurée, ni la séparation des pouvoirs déterminée, n’a point de Constitution. » C’est le texte publié par le Conseil constitutionnel, qui fait partie du bloc de constitutionnalité français.
Pourquoi cette page ne cite-t-elle aucun auteur contemporain ?
Parce que nous n’avons retenu que les phrases retrouvées dans un texte source consultable, avec leur emplacement exact. Les citations attribuées à des juristes ou à des responsables politiques récents circulent presque toujours sans référence : impossible de les vérifier, donc impossible de les publier sous guillemets.
Qui a écrit Le Fédéraliste n° 51 ?
Les 85 articles ont été publiés sous le pseudonyme commun de Publius. Pour le n° 51, l’Avalon Project de la faculté de droit de Yale indique « Hamilton or Madison » : l’attribution n’est pas tranchée. Mieux vaut donc citer ce numéro sous le nom de Publius.
Comment vérifier soi-même une citation sur la séparation des pouvoirs ?
Cherchez le texte intégral sur Wikisource, Gallica ou Project Gutenberg, puis une chaîne de quatre ou cinq mots de la citation à l’intérieur de la page. Si la formule est authentique, elle apparaît ; sinon, elle n’existe que dans les recueils qui se recopient. Pour les textes américains, l’Avalon Project de Yale reproduit les 85 numéros du Fédéraliste.

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