À l’occasion d’une de mes déambulations insomniaques sur le web j’ai fait la rencontre de la Luciole Écarlate à travers son streetcast « La Luciole Littéraire ». J’ai consécutivement dévoré l’ensemble de la grosse vingtaine d’épisodes à ce jour, d’autant que la production est parfaitement accessible depuis toutes les plateformes courantes. À la différence d’une émission de radio où d’un podcast, j’ai de nombreuses fois eu l’impression que Marie-Lucie Bougon, la créatrice de cet univers foisonnant, s’adressait directement à moi. Format court, unicité de l’intervenant, richesse des thèmes déployés… J’ai par la suite passé quelques heures sur son blog et j’y ai trouvé un équilibre rassurant et accessible entre culture et vulgarisation, technique et réflexions. Fort curieux, j’ai sollicité l’autrice pour lui poser quelques questions spontanées et elle a accepté de me répondre de manière très sympathique. Je vous livre là l’intégralité de notre conversation.


Le Wild Writer : Bonjour Marie-Lucie. Tu es une blogueuse, streetcasteuse, doctorante en littérature comparée, et autrice de fiction… Je n’ai rien oublié ? 🙂

Marie-Lucie Bougon : Je ne crois pas 🙂

WW. : Tu as créé ton streetcast « La Luciole Littéraire » en février 2019, ton premier roman est paru au printemps. Tu mets régulièrement à jour ton blog et tu continues tes études de thèse. Première question assez impulsive, comment parviens-tu concilier toutes ces missions, puisque tu y arrives avec brio ?

M-L B. : Oh, merci beaucoup ! À vrai dire je ne suis pas certaine d’y arriver avec brio, je prends souvent du retard dans mon planning de streetcast, et il y a des mois que je n’ai pas pris le temps d’écrire un véritable article fouillé pour le blog. Je m’organise comme je peux, en essayant de jongler avec tout, mais bien entendu, c’est toujours la thèse qui passe en priorité. J’ai un tempérament curieux, c’est parfois un défaut, car j’ai facilement tendance à me disperser, et à accumuler de la documentation sur tous les sujets qui croisent ma route ! Je dois constamment me poser des limites et me recentrer.

Couverture du roman "Les érudits hallucinés"

La (sublime) couverture du roman « Le Club des érudits hallucinés »

WW. : Et de fait, te reste-t-il suffisamment de temps pour lire ?

M-L B. : Je passe souvent mes journées à lire (et à prendre des notes, à écrire…), mais c’est soit pour la thèse, soit pour d’autres travaux de recherche (communications, articles, etc.) et je peux passer des semaines entières sans lire un seul texte juste pour moi, juste par plaisir. Cela ne me dérange pas vraiment, car je suis passionnée par le sujet de ma thèse, et toutes les lectures que je fais dans ce cadre sont intéressantes ! Mais c’est parfois un souci pour le streetcast, car quand j’ai déjà décortiqué un ouvrage pour mon travail, je n’ai pas toujours envie de le présenter aux auditeurs et aux auditrices.

« Depuis, j’ai découvert d’autres podcasts littéraires que j’aime beaucoup […] J’espère que nous en aurons de plus en plus à l’avenir ! »
Marie-Lucie Bougon

WW. : Le monde de la littérature fourmille de blogs en tout genre, en revanche, le format audio est relativement plus discret. Hormis quelques exemples comme l’incontournable « Procrastination » le média est moins répandu que le format texte. Comment expliques-tu cela ?

M-L B. : Il est vrai que les podcasts littéraires ne sont pas si nombreux. Quand j’ai créé « La Luciole Littéraire », je ne connaissais que les émissions littéraires de France Culture (comme « Mauvais genres »), « Procrastination » et le podcast du site Elbakin. Justement, c’est cette quasi-absence qui m’a donné envie de créer « La Luciole Littéraire. » Mais le vrai déclic a été la découverte du streetcast « Les Bulles Nomades », réalisé par florieteller. Ce n’est pas à proprement parler un streetcast littéraire, mais Florie est autrice elle aussi, et elle aborde des sujets qui sont tout à fait passionnants pour les écrivains et les artistes : organisation, créativité, gestion du temps, introspection

WW. : La découverte de ce streetcast a donc été un déclencheur pour toi. Et ensuite ?

M-L B. : Après avoir écouté un bon nombre d’épisodes, je suis allée faire un tour sur le Discord des streetcasteurs, et j’ai soumis à la communauté mon idée de streetcast littéraire. J’ai reçu beaucoup d’encouragements et je me suis lancée quelques jours plus tard ! Depuis, j’ai découvert d’autres podcasts littéraires que j’aime beaucoup, comme « La Rencontre fortuite », créé par Antastesia, ou « Chambre Obscure », réalisé par Nabolita. J’espère que nous en aurons de plus en plus à l’avenir !

Couverture de l'épisode #23 du streetcast "La Luciole Littéraire"

La couverture du dernier épisode du streetcast

WW. : Sur un aspect plus technique, peux-tu nous expliquer la différence entre un streetcast et un podcast ? Est-ce que tu possèdes des compétences techniques particulières ou du matériel spécifique ?

M-L B. : Le streetcast est un format plus minimaliste que le podcast, qui ne réclame que très peu de connaissances techniques et qui, à mon sens, laisse plus de place à la spontanéité et à l’imperfection. Pour enregistrer les épisodes de « La Luciole Littéraire », je me contente d’un micro-cravate que je branche sur mon téléphone. J’utilise l’application Spreaker, qui permet à la fois d’enregistrer le streetcast, mais aussi de l’héberger. C’est une application toute simple, qui ne permet pas vraiment d’éditer l’épisode ni de faire du montage. Mes épisodes sont donc généralement enregistrés d’une seule traite, sans coupe ni modification.

WW. : Comment prépares-tu tes émissions?

M-L B. : Les streetcasts ne sont pas du tout préparés ! C’était mon souhait en me tournant vers ce format, faire quelque chose de spontané, et qui soit très facile du point de vue technique. J’ai souvent réfléchi à l’idée de créer un podcast ou une chaîne YouTube, mais j’étais embarrassée par les contraintes matérielles, je ne me sentais pas assez compétente pour créer un joli générique, ou pour avoir une bonne qualité de son et d’image. Le streetcast, qui embrasse l’imperfection, m’a permis de trouver une solution à ce problème ! Avec ce format, je n’avais plus aucune excuse pour ne pas me lancer 😉

WW. : Le format assez court justement, est-il un atout ou une contrainte quand il s’agit de développer tes idées ? Je dois te confier qu’on a l’impression de suivre ta réflexion comme si tu la livrais au fil d’une discussion et dans le même temps elle semble très structurée. C’est fascinant d’obtenir ce résultat sans préparation !

M-L B : Le format court est en effet une contrainte, mais justement, cela me pousse à être plus concise, ce qui est toujours un bon exercice ! Quand je réfléchis à un épisode du streetcast, je le « répète » une fois en parlant toute seule chez moi, sans m’enregistrer, pendant que je vaque à mes occupations habituelles. Je ne prépare rien, mais cette sorte de répétition générale me permet de voir où vont mes idées, et ce que le sujet fait « sortir. » Quand j’enregistre, je sais donc à peu près où je vais, même si rien n’a été écrit auparavant. C’est justement une pratique que me fait sortir de la méthodologie de la recherche, où tout doit être vérifié et sourcé. C’est assez agréable de laisser plus de place à l’improvisation, autoriser la pensée à se dérouler de façon plus naturelle !

« Je voulais montrer cette diversité, bien qu’il y ait encore beaucoup de genres, d’auteurs et d’époques que je ne connais que très peu. »
Marie-Lucie Bougon

WW. : Lors des différentes écoutes des épisodes, on découvre avec beaucoup de plaisir tes qualités de « vulgarisatrice ». Je ne sais pas si tu aimeras le mot, mais c’est le seul qui me vient. Cela m’inspire naturellement cette question : quel est le but principal de ce projet ?

M-L B. : Mon objectif de départ était tout simplement de partager quelques réflexions autour de mes lectures, et de faire découvrir à mes auditeurs et auditrices les livres qui croisaient mon chemin. Je voulais aussi montrer qu’il est possible de lire des choses assez éclectiques, de ne pas se cantonner à un genre en particulier. Sur Booktube, par exemple, je croise surtout des chaînes qui parlent de littérature jeunesse ou young adult, alors que sur les bancs de ma fac de lettres, je rencontrais surtout des amateurs de littérature dite « classique », et l’on sortait encore assez peu du corpus patrimonial. Je voulais montrer que les littératures « de genre » et la littérature dite « blanche » ne s’opposent pas : ma thèse porte sur la fantasy, et j’en lis beaucoup, mais je dévore aussi des œuvres du XIXème siècle, des essais féministes, de la poésie et du théâtre. Je voulais montrer cette diversité, bien qu’il y ait encore beaucoup de genres, d’auteurs et d’époques que je ne connais que très peu.

« Le terme d’autrice peine encore à s’imposer (il est pourtant tout à fait correct), et je crois que nous vivons encore dans un paradigme qui suppose que la figure de l’écrivain est, par défaut, masculine.»
Marie-Lucie Bougon

WW. : Enfin, le premier épisode de « La Luciole Littéraire » est consacré aux femmes artistes dans les milieux symbolistes en 1900. Pour l’avoir lu, je sais que tu te décris comme une blogueuse féministe. Consacrer ce premier épisode à ce sujet était donc une évidence pour toi? Trouves-tu que plus d’un siècle après cet état de fait, la situation ait évolué dans un sens que tu juges plus conforme ?

M-L B. : Quand j’ai créé « La Luciole Littéraire », je ne songeais pas particulièrement à en faire un streetcast féministe, mais forcément, mes préoccupations et mes convictions s’y retrouvent ! Au moment où j’ai enregistré ce premier épisode, je préparais un cours de littérature comparée sur le symbolisme à destination de mes étudiants de troisième année de lettres modernes, et je venais de lire l’ouvrage de Charlotte Foucher-Zarmanian, qui est tiré de sa thèse d’histoire des arts. Je l’avais trouvé passionnant et je brûlais d’envie d’en parler ! Bien que la situation ait beaucoup évolué depuis l’époque qu’elle décrit dans sa thèse, il me semble évident qu’il reste beaucoup de chemin à parcourir dans ce domaine.

WW. : Artistiquement et en termes d’égalité dans la représentation, quel est-il ?

M-L B. : Le terme d’autrice peine encore à s’imposer (il est pourtant tout à fait correct), et je crois que nous vivons encore dans un paradigme qui suppose que la figure de l’écrivain est, par défaut, masculine. Récemment, l’exemple du texte d’Andrée Chedid au bac de français s’est avéré très parlant. Et que dire des programmes de première, qui comptent seulement deux autrices pour la filière générale, et des plus attendues (Madame de La Fayette et Marguerite Yourcenar.) J’ai cependant bon espoir, et je vois de plus en plus d’initiatives visant à tirer de l’ombre les autrices délaissées par l’histoire littéraire. J’espère qu’elles se multiplieront encore !

Andrée Chédid & Virginia Woolf

Andrée Chédid & Virginia Woolf

WW. : Une petite question bonus qui n’en est pas une : peux-tu partager une citation ou une phrase inspirante qui te motive et résume ton amour pour cet univers au sens large ?

M-L B. : Je ne vais pas être très originale, mais j’aime bien celle, très célèbre, de Virginia Woolf : « Le premier devoir d’une femme qui veut écrire est de tuer la fée du logis en elle. » Même quand on est éveillée aux questions féministes, il est difficile d’échapper à ce conditionnement social. Félicitons-nous de laisser vivre la poussière et de prendre plus de temps pour créer !

WW. : Et avec quelle réussite ! Merci d’avoir pris le temps de répondre à mes questions Marie-Lucie… Que peut-on te souhaiter pour le temps qui vient ? Y’a-t-il de nouveaux projets sur lesquels tu travailles ?

M-L B. : Pour l’instant, je me concentre en priorité sur la thèse, et j’ai du mal à envisager d’autres projets ! J’espère avant tout la terminer et la soutenir, c’est déjà un sacré défi 🙂


Et c’est tout le mal qu’on souhaite à la Luciole Écarlate, pleine d’énergie et de talent. Souhaitons également que la littérature continue à conquérir les différents medium, le genre s’y prête mieux que ce qu’on pourrait supposer au prime abord. Nécessaire rappel que celui de Marie-Lucie concernant la quête et l’urgence d’une égalité totale dans la littérature. Inclusivité, règle de proximité, tous ces thèmes doivent nous concerner au quotidien dans nos pratiques d’autrices et d’auteurs.



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Écrit par Scheuer Kévin
31 ans - Lieu de vie : Forêt mystique - Animal totémique : Cerf élaphe - Particularités : Inclinaisons fâcheuses à faire des phrases