NOUV’EMBER

Préface

J’ai commencé à travailler sur ce projet à la fin de l’automne 2018. En préparant le NaNoWriMo 2018 que je menais en parallèle, j’apprenais l’existence de ce défi qui consistait simplement à écrire une nouvelle courte par jour, avec un mot imposé. Je commençais le projet en me disant que je n’arriverai pas à mener les deux à bien sur le mois de novembre. Je suis assez surpris, avec le recul, combien cet exercice quotidien m’a servi à continuer jour après jour, à écrire les 1700 mots quotidiens dans le cadre du Nano. De fait, il existe une grande porosité entre le projet Nouv’ember et Lux Aeterna, le roman que je menais à bien en même temps et qui est en cours de réécriture à l’heure où j’écris cette préface. Des personnages, du moins leurs âmes, leurs traits de caractère, passaient inconsciemment d’un projet à l’autre. Combiner Nano et Nouv’ember se voulait un défi de taille, car si pour le premier l’écriture passait forcément par le filtre de la correction, l’originalité du deuxième exigeait une publication quotidienne. Il fallait donc quasiment rendre une copie qui ne souffrirait pas d’incohérence. Énormément de gens pensent qu’il est facile de s’en sortir avec des formats courts. La nécessité imposée par la petitesse du récit impose justement la concision, l’abstraction de tous les détails superflus, et par conséquent, ne laisse la place à aucun raté. Ce sont donc trente textes originaux, écrits spécialement pour l’événement que vous vous apprêtez à lire. Choisissez votre rythme, commencez par la fin, le milieu, autorisez-vous tout. Je pense toujours aux gens qui m’ont soutenu durant cette période intense. À eux, je dis merci, car les gens qui vous permettent de rêver sont de meilleures personnes que celles qui ne vous le permettent pas. Tout simplement. Je n’oublie pas non plus toutes les petites mains, les gens de l’ombre qui ont pris du temps pour m’appuyer dans ce projet, dans la phase de correction, de mise en page, ou tout simplement en me payant des cookies pour m’encourager. Tout ceci afin que je ne perde pas l’objectif initial et continue jusqu’à la ligne d’arrivée du 30 novembre.

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Qu’est-ce qui avait poussé un homme comme moi à rentrer dans le métier ? Les gens s’arrêtent souvent sur cette question en soirée. En réalité, j’avais coutume de leur dire que c’était le job qui m’avait choisi plutôt que l’inverse. C’est convenu, mais c’est comme ça. L’ambiance glaciale du carrelage et l’écho des bruits dans une pièce bien trop grande pour contenir le peu de choses qui s’y bousculaient m’avaient tout de suite attiré. Dame ! Les concepteurs du lieu avaient posé trois tables en inox. Elles étaient ancrées au sol et faisaient, seules, face aux immenses portes des frigos. Çà et là, il y’avait bien quelques armoires collées contre le fond de la pièce, mais pour être honnête, à chaque fois que j’étais passé dans un endroit comme celui-là, il me laissait toujours une grande impression de vide. Cette quiétude caverneuse m’avait d’emblée emballée. D’une manière générale, les gens ne savent pas comment se passe une rencontre entre un cadavre et un homme comme moi. Ou plutôt, comprenez, ils ne veulent pas savoir. Ce que je pourrais leur dire, c’est que tout est plus une affaire d’odeurs que d’images insupportables. Vous savez, les images, les corps dans tous les états, même les pires, on s’y fait assez rapidement somme toute. Par contre l’odeur. L’odeur vous surprend tout le temps. Elle joue avec vos nerfs, même rompus à l’exercice, en permanence. Elle vous colle à la peau comme un souvenir indélébile. L’odeur du sang surpasse toutes les autres, car vous la retrouvez flanquée dans l’intérieur de votre bouche. Vous avez l’impression de goûter en permanence une pâte collante et aciérée. Des fois, votre cerveau et les perceptions sensorielles qui en découlent vous jouent ce genre de tour. Vous voyez le liquide carminé se répandre, fluide, entre les os sans vie, et vous sentez immédiatement ce fluide couler entre vos dents. Les gens n’aiment pas le sang, ni son odeur, ni sa couleur. Ils ont raison.

Je me souviens, petite, il y avait une grand-mère dans cette maison-là. Une mamie sans âge vivant au milieu des chats. Sur la télévision, pas de napperons, que des pompons. Dans le salon, des dizaines de ronrons qui courraient, agiles, entre ses vieux pieds fatigués et ses rires dociles. Elle m’invitait parfois, à boire un chocolat. Quand, fumantes, s’exaltaient des odeurs de cacao sur la table de bois, je luttais contre de vieux matous à la robe mordorée ou au pelage roux. Dans son fauteuil ancien, la mamie souriait, me voyant si malmenée, chassant les queues, luttant pour mon bol de lait. Doucement, elle caressait un sphinx au port altier, sur ses genoux, lové. C’était une bonne âme, aussi ma bonne amie, peut-être mon aïeule un tout petit peu aussi.
Aujourd’hui, j’ai grandi et la petite vieille n’est plus, j’habite sa maison, avec tous nos amis.

Enchantés, il y en a des bois, des forêts,
des contes, des gens de se rencontrer,
des coups de baguettes de sorcier.

Alors, des sorts, certainement, enchantés,
enchanté de vous connaître, de vous aimer,
de vous revoir, toujours ou à jamais.

Quel si simple et si beau projet,
son temps à passer,
pour une heure ou l’éternité ;

Enchantés.

Alors qu’elle lui avait dit qu’elle pourrait l’aider dans toutes les étapes de sa vie, le soutenir et l’aimer, l’appuyer et le comprendre, elle n’aurait jamais imaginé que les choses prennent cette tournure-là. Alors que le papillon avait éclos, percé son cocon et s’envolait flamboyant vers un autre destin, elle mesurait quel rôle elle avait joué là-dedans. 
Quand elle avait connu Éric, il était petit, malingre, frêle, rabougri, taciturne. C’était voilà deux ans, à l’occasion de l’anniversaire d’une amie en commun. Qu’est-ce qui l’avait poussé à le revoir ? Pas grand-chose certes, si ce n’était son côté trop emphatique. Les gens faibles, ça lui donnait toujours l’envie de les réparer.
Le premier à avoir été étonné de tout ça c’était bien sûr celui qu’elle accompagnait dans les jardins du Luxembourg flâner les dernières rumeurs de l’été. Jamais Éric n’avait intéressé la moindre fille, hormis sa mère qui l’avait protégé des railleries de trop méchants enfants et de trop vilain monde.
Emma aimait Éric. En vérité, si elle devait se l’avouer véritablement, elle l’avait toujours aimé. Depuis le premier de tous ces jours. Lui bagagiste à Orly, elle secrétaire comptable dans un grand cabinet de l’avenue Foch, ils n’avaient pas tellement de points communs si ce n’était celui d’avoir vécu des situations difficilement exécrables. 
Emma avait traversé ces embûches de la vie, bon an mal an, comme le font tous les gens qui ont eu la chance d’être dotés d’une force de caractère suffisamment puissante. Éric n’avait pas été de ceux-là, malheureusement. Emma était alors celle sur qui elle pouvait se reposer, puiser peu à peu de la force et s’affranchir des barrières derrière lesquelles il s’était enfermé. 
Peu à peu, au fil des rencontres et de leurs longues journées passées à exorciser le passé, Éric avait construit son armure. Il y était rentré larve et allait en éclore un imago inattendu. 
Elle comprenait à présent avec terreur comment s’était matérialisé le changement. Elle le comprenait aussi vrai qu’elle était attachée à cette chaise dans l’entrée, les yeux bandés et qu’il était parti en lui disant : « Maman, je vais te chercher de nouvelles poupées… »

L’ancien Hector Descombles était l’un des derniers mineurs de mots de la langue française. 
Il avait hérité de la concession de son père et de son grand-père avant lui. Le teint hâlé et buriné par le soleil, il n’en gardait pas moins un éternel regard brumeux et lointain. Il semblait tout aussi empli de sagesse qu’il était las de sa vie à lutter contre l’impossible. 
Aujourd’hui, personne n’avait jamais trouvé la fortune promise et son état faisait figure de résistant au niveau légendaire. Autrefois, il vendait des mots rares à qui voulait les utiliser. De nos jours, il ne lui restait que ses vieilles breloques rapiécées pour lui rappeler le joyeux souvenir du temps d’avant. 
Des années durant, la conquête des mystères offerts par la langue française avait passionné les Hommes. Aujourd’hui, plus la moindre pépite n’intéressait les nouveaux conquérants de la syntaxe. La langue s’asséchait, comme les vieux mineurs esseulés qui n’avaient pour seul compagnon que leurs fidèles ânes gris, reconnaissables entre mille. L’anglicisation du vocabulaire avait également largement contribué à la faillite des chercheurs de mots. Après une énième journée longue comme un jour sans pain, le nonagénaire soufflait à l’oreille de son ami à quatre pattes : « Ah ! Mon vieux copain, pas grand-chose à se mettre sous la dent cette semaine…
-Haonnn » L’équidé au pelage carminé par l’ocre de la poussière attestait d’un braiment plaintif les peines de son maître.
« À peine un petit “maxillaire” et encore… »
Le gros œil de l’âne, plein de compassion réciproque, plongea dans le regard du vieux chercheur. 
« Qu’il est loin de nous le temps des “atavismes”, des “dodécaèdres”, des “gabegies” ou des “espagnolettes” ! Mon aminche, je crois que voilà l’aube de notre fin avancée. » 
L’homme chargea sa main d’amitié qu’il frotta entre les oreilles de son compagnon. Lui, baissait la tête et montrait de ses dents un sourire d’affection.
Le rêve n’avait jamais amené que des espoirs. Le filon n’avait pas offert le caillou tant convoité, en dépit du dur labeur du couple. Et le soleil se couchait sur cette scène à la tristesse infinie, un immense soleil orangé qui s’amollissait dans l’horizon craquelé par les pentes escarpées des rochers. Le rideau se tirait peu à peu sur une douce pièce de théâtre durant laquelle les Hommes avaient chéri leurs mots. Qu’adviendrait-il de leurs existences communes ? Ni Hector ni son baudet n’avaient la réponse à ce mystère, mais lui avait la sensation d’avoir joué leur rôle pleinement, et que tous deux partiraient sans crainte.

« Bon, on s’y met Bill ? 
— Quoi ? Comment ça ? Déjà ?
— Ben, il est presque vingt heures trente et on n’a toujours rien fait…
— Rien fait ? T’en as de bonnes toi, on vient de s’enchaîner une journée de boulot.
— Oui, je veux dire, rien fait pour le Nouv’ember !
Et la journée était interminable, en plus, de rentrer quasiment à minuit moi ça m’a scié !
— Donc je disais ? Tu ne m’écoutes pas ? Tu fais ton laïus dans ton coin sans te préoccuper de moi…
— Ah non je t’en supplie, ne nous disputons pas encore comme la dernière fois !
— Bon, bon, tu as raison, allons-y calmement. Le sujet du jour ?
— Je ne sais pas Pat, t’as regardé sur le groupe ?
— Une seconde, je me connecte… Enfin, c’est fou que je ne m’en souvienne pas, j’ai regardé hier, avant de dormir.
— C’est pas ma partie, pas tout à fait Pat…
— Laisse-moi simplement ignorer cette remarque. Bref… Donc, c’est “carie”
— Carie ?
— Carie.
— Carie ?
— Oui ! Carie.
— Ok, j’ai pas d’inspiration. On l’oublie celui-là…
— Oh que non. Certainement pas. C’est le principe, c’est un jour un mot. C’est comme ça. Tu ne vas quand même pas refaire le truc à ta sauce ?
— Franchement, je suis dépité, lessivé, balayé… Qu’est-ce que tu veux trouver comme histoire originale avec “carie”
— Si on commençait par chercher avant de partir avec le moral dans les chaussettes ?
— Ouais. Ouais ouais ouais…
— Bon ! Je te remercie d’y mettre du tien… Que dirais-tu de raconter une histoire de dentiste ?
— Et le prix de l’idée originale revient à ? 
— Bien en même temps, carie, dentiste, dent, douleur… Tu vois le lien ou je dessine ?
— Non, je verrais mieux un jeu de mot avec le prénom anglais “Carrie”, tu sais Stephen King, tout ça…
— Honnêtement, je crois qu’il vaut mieux rester premier degré. Les gens ne sont pas prêts !
— Ohlalala, et tes chevilles ? Ça va ou j’appelle un chevillologue ? Pour qui est-ce que tu te prends ?
— Bref, je passe sur cette remarque pleine de bon sens et d’ironie. Je ne t’en veux pas.
— Tu es trop bon Gaston, alors tu as une meilleure idée ?
— Pas mieux. On devrait demander à la créativité non ?
— Impossible, elle est partie en vacances.
— Ah, mince. Je crois qu’on est vraiment dans de beaux draps alors.
— Je le crois aussi. »

Extrait du rapport du département de neurologie appliquée.
Sujet d’étude — Individu masculin de 30 ans — Participant au programme Nouv’ember Retranscription des dialogues entre les aires motrices et réflexives du cerveau du patient.

« Alors ? Heureuse ?
— Je ne sais pas trop. C’est bizarre l’effet que ça me fait…
— Quoi, tu ne t’attendais pas à ça ?
— Pas vraiment. Je dois dire que je suis un peu déçue.
— Tu vas me vexer, j’y ai mis beaucoup d’attention.
— Non, mais ça n’a rien à voir avec toi. C’est juste que, j’étais très impatiente et je m’imaginais plein de choses, maintenant que c’est fini c’est juste moins idyllique, tu vois ?
— Ouais, pas très bien. Je suis déçu que tu sois déçue de ta première fois.
— Et moi donc, je ne sais pas s’il y en aura une deuxième.
— À ce point-là ?
— Je crois bien.
— Non, mais laisse-moi une deuxième chance. Tiens, essaye “Bartleby” !
— Non sincèrement, c’est gentil, mais “Moby Dick” m’a suffi. Je vais rentrer. On s’appelle peut-être demain.
— Comme tu veux, mais Melville, quand même… »

Tumulte d’été
Abat sans jamais cesser
Feuilles, fruits mêlés

S’arrête soudain,
Au sol la pluie de tomber
L’herbe de noyer,

Soulagée, ma mère
Boit l’odeur du cerisier
La boit d’un seul trait

Je la vois jolie
Sa belle robe de fille
Un épi de blé

Ses doigts tout noués,
Au jour de s’y marier
Deux épis de blé

Vieux grand cerisier,
Aux cent rumeurs d’amandier
Bel ancêtre aimé

Plus que quelques pas en direction de l’échancrure minérale qui constituait la passe dans laquelle ils s’étaient engouffrés des heures auparavant. Dans le couloir de roche, peu de sons se répercutaient sur les murailles outre le bruit que faisait le crissement de leurs bottes de cuir contre la neige molle. Enfin, ils atteignaient le sommet et le groupe franchit la passe ensemble, de front.
Devant la compagnie se dévoilait un immense lac dont l’eau argentée reflétait parfaitement les montagnes déchirées alentour. Le soleil commençait à se coucher et, tranquillement, déclinait dans l’horizon lointain. Tous les quatre, à qui cette aventure avait offert le cadeau de l’amitié éternelle se regardèrent apaisés et ravi. Au détour des crêtes de l’Ouest, un dernier combat les attendait tous, le combat le plus important de leurs vies. Ils savaient qu’ils allaient à la bataille avec la défaveur du nombre, mais puisaient dans le même temps dans les qualités de ce qu’ils avaient appris le long de ce périple fou.
« Craignez toujours un Homme qui porte le souvenir de ses compagnons morts à ses côtés. » Voilà en substance avec quelle rage ils allaient passer le col et feraient fondre leur colère au premier point du jour. Pour l’instant, ils s’autorisaient un moment de fascination suspendue dans la contemplation de cet écrin de nature. Au lointain, un wapiti laissait échapper une plainte étrange. Cet appel fût pour eux le signal que la voie était sûre. Ils chemineraient vers l’ubac où ils passeraient leur dernière nuit, monteraient une dernière fois leur camp. Autour du feu qui crépitait dans l’air, ce soir-là, peu de paroles furent échangées. Demain sonnerait le glas de leurs vies, ils iraient rejoindre, nichés dans les étoiles, ceux dont la mémoire était chaleureusement présente autour de l’âtre.
Se battre et mourir pour leurs idéaux, voilà leur grand combat. En eux brûlait un feu éternel. Ils savaient que la postérité des Hommes saluerait peut-être un jour leur courage et leur détermination, mais tout cela revêtait pour la troupe un voile de combat ordinaire.

Ce matin-là, nous nous étions réveillés dans une rosée fine et fraîche. Les bords du lac étaient parcourus par des tapis d’herbe molle. Entre les graminées accueillantes et les stations d’orchis sauvages, nous avions décidé de dormir et de nous enivrer des cadeaux de la nature à un endroit précis, à notre endroit.
L’eau était particulièrement belle et tranquille ce soir-là. C’était devenu un miroir noir qui reflétait parfaitement l’immense lune rousse qui couvrait de son ambiance orangée l’atmosphère de notre campement de fortune. Fin mai, à cette altitude, le temps était singulièrement chaud et nous profitions tous deux des clameurs de l’été caniculaire qui allait arriver cette année-là. Des gypaètes barbus s’ébrouaient au loin se disputant probablement un rongeur qui avait eu la mauvaise idée de penser que les abords de l’eau étaient saufs. Les hauteurs écorchées des à-pics tout proches tendaient des doigts perdus vers le ciel vertigineux dans lequel pointaient quelques étoiles parmi les plus brillantes. Bercés par la présence onirique des astres lointains, nous nous rapprochions pour partager comme un seul le duvet étroit qui nous servait de couverture.
Je me rappelais que ses pupilles avaient la brillance des bulles de gaz qui s’étiolaient à des années-lumière de là. Ce fut d’ailleurs la dernière chose dont je me souvins avant de clore mes paupières. Cette fois-là, nous nous étions endormis adolescents. Au petit matin, nous nous étions réveillées, dans une rosée fine et fraîche, adultes.

Je crois que ce sont toutes mes dents de devant qui viennent de se fracasser contre la coiffeuse de la chambre. Immédiatement, le goût du sang remplit ma bouche et couvre l’intérieur de mes joues d’un voile métallique et désagréable. En tentant de fuir, j’ai glissé sur quelque chose et je ne vois maintenant que quelques étoiles guider mes yeux dans le noir.
Comment me suis-je mise dans cette situation ? C’est étrange, mais le premier sentiment qui me vient c’est que je me sens coupable de tout ce qui est en train de se passer. Je dois m’abstraire de cette réalité pour enfin me rendre compte que ce n’est pas moi qui ai choisi d’être traînée par les pieds sur le tapis ouatiné de cette chambre. Un flot d’idées sans rapport les unes avec les autres montent en moi et se percutent dans mon esprit. 
Dans la tempête de pensées qui s’affrontent dans ma tête je vois ma mère qui se tient debout dans l’entrée de notre maison et qui me jette un dernier regard, inquiète sans rien dire que je rentre trop tard de la fête du lycée ce soir. Alors que je suis bringuebalée comme une vulgaire poupée de chiffon c’est encore maman qui s’approche de moi et qui me souffle à l’oreille : « Tu n’y es pour rien ma fille. Tu n’es pas coupable. »
C’est à ce moment précis que je me réveille. J’allais toucher du bout de mes doigts fragiles la lumière qui pointe, aveuglante, et je discerne parfaitement son contour. Derrière le halo, je devine le spectre de ma mère, quasiment devenu fantomatique. À cet instant très précis, je sens l’intégralité de mon corps se raidir dans une synapse salvatrice. La puissance décuplée de mon instinct de survie calcule dans le noir de mon esprit l’endroit exact où il fallait frapper. Je fais mouche, car je sens la masse meurtrière s’affaler dans une plainte molle. 
En une seconde je suis sur mes chevilles. Je dois me tenir la tête pour ne pas céder au vertige qui me prend alors que je me suis dressée trop vivement. Dans un réflexe inattendu, j’esquive un balayage de son bras qui a quitté sa masculinité pour tenter de me faire tomber à nouveau. Je dévale les escaliers qui me paraissent se distendre sous mon passage comme pendant un trip sous acide. 
J’atteins enfin la porte comme un Graal, et je crois me souvenir que j’ai la respiration coupée avant que je constate que celle-ci était déverrouillée et que j’inspire l’air glacial de la rue. Je sors de l’apnée en hurlant. Je cours vite. Je m’arrête loin. Je me retourne. Rien. Je vomis. Je cours. Je suis vivante.
Je l’ai vu passer très près, mais aujourd’hui ma situation importe peu. Je veux dire à toutes celles qui ont été dans ma situation ou qui ont eu moins chance de ne plus jamais se sentir coupables. Vous ne l’êtes pas. Jamais.

Quand j’ai entendu parler, la première fois, de ce défi d’écriture, je dois dire que j’étais semblable au juvénile, les pattes au bord du nid, prêt à me lancer dans le vide. J’avais imaginé vaincre les mots, ou plutôt, faire avec n’importe lesquels d’entre ceux qu’on me poserait en travers de la route, repoussant loin les velléités à me laisser porter par mon inspiration. Je me suis peu à peu affranchi de mes préceptes doctrinaux qui me poussaient à penser que je ne pouvais être compris que de moi-même, oscillant entre l’artiste incompris et le hâbleur de pacotille. 
Puis je me suis jeté en bas. Les premiers temps, j’arrivais dans cette contrée immatérielle peuplée de gens inconnus que je trouvais sensationnels de simplicité et que j’admirais pour leur capacité à s’affranchir des barrières que je m’étais moi-même longtemps dressées sur mon chemin. 
Comme un chevalier armé de sa fidèle lame, je me lançais sur les chemins des défis quotidiens, recevant chaque mot comme une exigence supplémentaire à satisfaire, un obstacle à franchir.
Chaque fois, un mot en appelait un autre dans mon esprit. L’un prenait un sens inattendu quand je vivais le suivant au premier degré. Au propre ou au figuré, je m’accomplissais avec joie dans ce défi quotidien. Comble des plaisirs, je m’imaginais même les mots futurs, achoppant les adjectifs les plus alambiqués pour étancher la soif grandissante de concepts qui tambourinaient secrètement en moi depuis longtemps, couvés comme autant d’œufs qui ne demandaient qu’à éclore.
Puis « laser » est arrivé. Jour 12. Premier stop. J’ai d’abord voulu évoquer l’espace et la science au risque de marcher sur les platebandes de mes pairs qui le faisaient mille fois mieux que moi. « Laser » m’a dépité, déprimé, découpé. « Laser » m’a rappelé douloureusement que j’avais sacrifié mes aspirations littéraires sur l’autel des sciences physiques, contraint et forcé. « Laser » m’a tué dans un écho trop personnel que je n’ai pas su surmonter.
Mais après tout, maintenant que je vous ai tout raconté, est-ce que « laser » n’était pas l’ultime catalyseur arrivé à point nommé ? L’arme de fission ultime qui a tout fait papillonner ?

« C’est à qui ? Monsieur ? »
Le flic, dans son uniforme un peu élimé aux manches poussa la porte de la salle d’attente et m’invita à venir le rejoindre. C’était la première fois que je me rendais dans un commissariat. Je dois dire que j’étais assez surpris de constater qu’il y existait des salles comme chez un dentiste ou un médecin. Mon guide me précéda dans un dédale avant de déboucher sur une porte, tristement peinte en bleu.
Poliment, il ouvrit la lourde derrière laquelle un petit bureau était baigné par la lumière agressive d’un néon. Il m’invita à m’asseoir sur une des chaises de mousse rouge qui tranchait, tout comme une écharpe de football trônant au mur, avec la grisaille de la pièce. Je frémis en découvrant l’anneau scellé au sol qui devait servir à enchaîner les gardés à vue récalcitrants. La voix de l’agent m’extirpa de ma torpeur : « Monsieur, avez-vous eu le temps de remplir une fiche pour les renseignements d’usage ?
— Oui, parfaitement. » 
Je lui donnais la feuille qu’on m’avait fait remplir dans la pièce d’attente. Je reposais mes mains bien à plat sur la toile de mon pantalon et constatais que les paumes étaient humides. Une pointe lointaine d’angoisse probablement.
« Alors, voyons… Bien, bien, bien…
Le flic lisait avec application les informations que je venais de mettre à sa disposition.
— Comment se sont déroulés les faits ?
— À vrai dire, c’est ce matin que j’ai constaté l’absence du bien. Et je suis venu ici tout de suite après.
— Je vois… Et vous avez des soupçons sur quelqu’un en particulier, quelqu’un qui pourrait chercher à vous en nuire ? 
— Des soupçons ? Quelqu’un qui m’en voudrait ? À moi ?
— Tout à fait monsieur. 
L’agent de police était assez agaçant à souffler dans ses doigts qu’il tenait devant sa bouche, les mains jointes et collées sur ses lèvres roses. 
— Non, je ne vois pas qui aurait pu faire ça.
— C’est très maigre cette histoire… Pas de voisins louches ? Pas une vieille tante cleptomane qui ne peut s’empêcher de vous dérober quelque chose quand elle vient prendre le café chez vous le dimanche ?
— Cleptomane ? Non… pourquoi ?
Je me rendais compte que mon visage devait exprimer toute mon incompréhension, car lui exagérait en ouvrant grand les yeux comme des soucoupes. Il continuait à égrener d’impossibles probabilités. 
— Pas de cousin jaloux qui voudrait vous faire une mauvaise farce ? Pas d’ancien collègue resté sur une dispute de travail ?
— Non, je… Je ne vois pas monsieur l’agent. Désolé. 
Je laissais planer un silence gêné dans la pièce, j’avais la vague impression que mon dossier n’avait même pas passé l’épreuve des questions banales. Pour sûr que pour ce flic de campagne, ce ne devait pas être l’affaire du siècle.
— Vous allez tout de même faire quelque chose ? Hein ? J’en ai besoin…
— Si vous n’avez pas de soupçons… écoutez, monsieur… Monsieur… Il cherchait mon nom avec difficulté dans sa feuille. Monsieur Perec, cette disparition, on ne va pas en faire toute une histoire tout de même ? 
Je sortais du commissariat dépité, sûr que rien ne bougerait. Et maintenant, que me restait-il à faire ? Pas en faire une histoire tout de même ?

Ils étaient là, étalés et immobiles. De l’ensemble de l’escouade, Paul m’avait très vite semblé le plus réfractaire. En dépit de toute l’énergie que Cassavetes avait pu déployer pour nous convaincre, il répétait qu’il ne bougerait pas d’un pouce. Je l’avais compris. La fureur trop banale de l’extérieur avait fait son œuvre. Ce coup-ci, tout était sapé pour de bon dans l’énergie des Hommes. Hors de là, les canons semblaient pourtant avoir cessé leur mélopée bouchère. L’instant présent avait quelque chose de mémoriel qui se portait jusqu’à leurs gencives : elles étaient noircies de terre et de ciel. Le dernier repas était bien loin derrière nous, et depuis, ça avait emporté Sal et Peete, et Riley et Austin aussi. 
Seul Boomerang, le berger belge malinois ne semblait pas avoir été envahi par la fatigue et la terreur. Ce bon vieux chien nous avait suivis depuis le début et finissait toujours ses journées en posant sa tête sur les genoux d’un ou l’autre à la recherche de caresses réconfortantes. Quelle grandeur d’âme dans ce simple canidé qui nous suivait aveuglément dans cette folie en échange d’une gamelle quotidienne de soupe à l’eau. 
Le plan du sergent Cassavetes était simple :  à la faveur de la nuit de plomb, nous devrions nous dissimuler pour nous extraire de l’enclave. Boom’ nous ouvrirait la voie et nous protégerait du minage du no man’s land. Alors que je regardais notre ami à quatre pattes, le seul qui semblait ne pas mesurer la gravité des choses qui nous attendraient au passage de la porte, j’appuyais un peu plus chaleureusement cette ultime caresse amicale.
À quoi bon maintenant ? Je fermais les yeux un court instant pour revoir les contrées de mon enfance. Briques rougeoyantes dans le haut de la rue principale. Cris de marmots et tapis battus en rythme par les ménagères. Derrière, un coucher de soleil filmique baignait tout mon souvenir. À cet instant, il m’apparut que c’était un bon moment pour y rester, un bon moment pour se blottir ici et ne plus en bouger. Il fallait alors s’y résoudre, Paul avait raison, mais les ordres étaient les ordres. Je savais pertinemment que ce serait le salut de la diva. Ce coup-ci, nous y allions, à la mort.
J’avais le cœur ceint d’une douleur sans nom en voyant le chien se lever en jappant faiblement, nous partageant son éternel optimisme. Lui, ses pairs n’y étaient pour rien dans les raisons qui nous avaient poussés à nous détruire mutuellement. 
« Pauvre ami… Pensais-je en plongeant mes yeux brouillés d’effroi dans les siens au seuil de notre dernier souffle. Tu auras été le meilleur des compagnons. »

Je me souviens d’une histoire toute bête qui m’est arrivée un jour. Bon, à cette époque, j’étais un peu ce qu’on aurait pu aisément appeler un sale con avec des principes. J’étais coincé entre un romantisme béat et une consistance feinte de gros lourdaud. Bref, retenez simplement que je sais plus trop pourquoi, ni comment, mais je m’étais mis en quête d’acheter du papier, pour écrire une lettre. Ça paraissait déjà complètement désuet, donc forcément sensuel. Quand j’entreprenais quelque chose, j’y allais à fond et particulièrement pour faire plaisir à une jolie fille. 
Je m’étais donc calé dans l’idée de trouver du papier, du vrai papier. C’est comme ça que j’avais poussé, une fin d’après-midi de mauvais temps la porte de cette boutique, à laquelle on accédait par deux marches qui descendaient juste après le seuil. La clochette qui tintait à l’ouverture semblait annonce la chute dans les marches de tous les clients qui se rattrapaient avec difficulté à une main courante laitonnée. Quelques secondes après, une vieille femme débarquait dans l’antre dans laquelle il n’y avait personne. L’endroit sentait le renfermé et l’encre, le vélin et l’ambre des parures qui se doraient dans les vitrines. La petite femme s’avança vers moi. J’avais vraiment l’habitude à cette époque de ranger les gens selon des stéréotypes, mais pour le coup, la vieille ressemblait véritablement à une sorcière. 
Elle portait un fichu de coton sur quelques mèches argentées, le tout englobant une tête rassise de laquelle émergeaient quelques boutons poilus. Tout au fond d’insondables orbites, deux émeraudes étaient plantées et vous fixaient pour vous pétrir de peur. Sa voix chevrotante n’arrangeait rien et ne fit que faire croître chez moi l’angoisse de voir surgir de l’arrière-boutique un crapaud à tête de lapin ou autre lithopédion sur pattes.
« Bonjour, mon brave jeune homme, que puis-je pour vous ?
— Euh, je… Je voudrais acheter du papier !
— Du papier, allons, vous y êtes mon garçon. Mais du papier pour quoi faire ?
— Bien, du papier pour écrire pardi !
En plus de me filer une chair de poule de tous les diables, l’aînée commençait à me courir sur le haricot. Elle ria dans les trois poils qui lui pendaient au menton et reprit son interrogatoire :  –Non, non, non jeune homme. Pour écrire quoi ?
— Comment ça pour écrire quoi ? Du papier pour écrire, point barre.
— Il n’y a pas de papier pour écrire bêtement. Il y a un papier pour chaque type de mots !
— Excusez-moi, je ne comprends pas.
— C’est pourtant simple, regardez ! 
Elle tendit ses doigts crochus vers des ramettes qui étaient suspendues au-dessus de ma tête.
— Voilà donc un papier de ricin, parfait pour les lettres d’insultes. En voici un autre papier de satin, idéal pour les rendez-vous d’amants. Le troisième est un papier de lune, pour les décès et les condoléances. Un autre, classique, papier rose… Pas la couleur ! La fleur ! Qui se fane comme les mots d’amour.
La vieille dame sortait une à une toutes les feuilles pour les mettre dans les mains et me faire attester au contact de mes doigts, sa formidable théorie. 
— Les gens pensent bêtement que ce sont les mots qui font les belles lettres, mais voyez-vous jeune homme, le papier fait la missive. Il est tantôt doux, râpeux, acide, crissant, ou encore soyeux. 
Je ressentais les émotions en touchant les feuilles du bout des doigts. Après plusieurs instants en sa compagnie finalement charmante et pleine de malice je me décidais pour plusieurs types. Je repartais ravi et me jurais de prendre garde à cela. 
Je vous raconte tout ça, parce que, ce matin, en me levant, j’ai trouvé une lettre en papier de lune aux cratères et aux mers gaufrées, ma vendeuse de papier préférée venait de décéder.

Ce matin, dans la vapeur incertaine d’un demi-réveil, il lui avait paru entendre la porte de l’entrée claquer avec un peu d’écho. Dans un simulacre synaptique, la fatigue et la langueur de ses muscles lui ordonnèrent de plonger un peu plus profondément la tête dans l’oreiller de plume. Au bout d’une seconde ou deux, sachant parfaitement que le sommeil avait complètement quitté son corps pour la journée, il se leva.
Dans un mimétisme tenant plutôt de la demi-conscience que de la volonté parfaite, il se laissa tomber devant la table qui lui servait de bureau d’écriture. Toujours dans l’éther de la fatigue, il se saisit de son stylo favori, soigneusement rangé contre le calepin qui semblait avoir de nombreux poils rebroussés piqués dans les spirales d’acier, vestiges d’anciennes pages.
Alors il prolongeait son rêve sur le papier en essayant de ne pas trop penser au sens de ses mots. C’était comme si le rêve se projetait sur le papier blanc et prenait forme réelle sous les boucles d’encre noire. Au bout de quelques minutes, il tira une cigarette du paquet qui le regardait du coin de l’œil depuis qu’il s’était assis dans le fauteuil moelleux. Après avoir vissé la clope au coin de sa bouche, une volute de fumée bleutée s’évanouit dans la pièce. La fumée chaude descendait dans ses bronches en procurant une sensation ambigüe de douleur, mais dans le même temps parfaitement rassérénante.
Il était à présent pleinement réveillé et les mots avaient stoppé leur cheminement depuis son cerveau jusqu’au papier. Il repensa à cette fille qui était partie trop tôt et fut pris d’un sentiment d’angoisse qui vint en lui avec beaucoup trop de latence. Il n’était plus capable de rien écrire dans ce genre de moments et l’inquiétude rongeait peu à peu toutes ses volontés, grappillant envie et courage.
C’est à ce moment qu’il prenait conscience qu’il faisait froid et que son corps entier se couvrait de frissons rien qu’à intellectualiser cette idée. Le coton fin du caleçon qu’il portait ne lui permit pas d’affronter l’hiver qui cognait dehors. Après avoir écrasé la cigarette dans le cendrier qui amalgamait les victimes de la veille et de l’avant-veille dans des rumeurs de tabac froid, il se leva, énergiquement pour se diriger vers la douche qui constituait un refuge agréable.
Suspendu par l’envie de croire à un petit mot dans la salle de bain, tracé dans la buée du miroir ou griffonné sur la machine à laver il s’engouffra dans la pièce. Il n’en fut rien. Un peu déçu, il allait se brûler sous de l’eau bouillante qui finissait d’effacer les passions de la fille sur sa peau.
Alors qu’il sortait de la cabine dans la pièce de vapeur, son nez fut attiré par une odeur agréable et rassurante. Ça sentait le café frais et les pains au chocolat, la tranquillité et le bonheur. Cette odeur enfantine était parfaitement imprimée en lui et il ouvrit la porte à demi close pour confirmer avec joie cette intuition. À peine prit-il le temps de se couvrir d’autre chose que d’un tee-shirt du dimanche trop large qu’il était dans la cuisine.
Elle était là, elle était revenue. Elle affichait un large sourire, simple et désirable comme le petit-déjeuner qui les attendait tous les deux.

Je crois que j’ai fait un rêve, je crois que j’ai rêvé que je naissais.

Je suis suspendu à la liane au-dessus du vide. J’essaye de ne pas regarder en dessous tant l’abîme me semble insondable. En jetant un dernier coup d’œil sur le contrefort rocheux, je me surprends à me demander comment j’ai bien pu arriver jusqu’ici. 
« Et puis merde ! »
Pas très bon signe. Mon mental cède et va irrémédiablement commander à mes prises d’en faire de même. Il me semble que les dernières forces que j’avais jalousement conservées commencent doucement à m’abandonner. Il est certain que dans quelques minutes je vais lâcher le lien qui me retient encore dans cette vie. Je commence, à m’attendre à voir défiler devant moi toute ma vie, comme c’est de coutume. Puis rien ne vient. Finalement, alors que je suis retenu par l’idiote idée d’attendre de voir filer des images devant moi, je me rends à l’évidence, je tiens bon.
Mieux, je commence à sentir que mon poids exerce sur le bout des fibres végétales une force qui fait tranquillement osciller la corde improvisée. Dans ma tête, l’espoir renaît tranquillement. Il ne me faut pas beaucoup plus de conviction quand je vois la paroi rocheuse se rapprocher à force de mouvements pendulaires. Plus que quelques allers-retours et elle sera à moi. 
À ce moment précis, je ne pense pas trop à la surface qui me semble assez raide, mais dans laquelle je devine de belles boursouflures qui me seront favorables pour m’agripper à nouveau. Je prends mon élan, puis je me jette à l’eau ! Le temps se suspend une seconde tandis que je flotte en l’air, voyant le caillou se rapprocher à vitesse grand v Je prépare mes appuis et prie pour que cela fonctionne. 
Je heurte la surface minérale avec un peu de douleur, mais je n’y pense pas tellement. Je suis pleinement occupé à chercher les prises que j’en oublie rapidement le choc. Ô surprise ! La roche est friable comme du papier brûlé. Je dérape terriblement et tente désespérément de tendre les muscles pour me retenir dans le néant. 
Sur le coup, impossible de me souvenir, mais il me paraît que ma tête cogne plusieurs fois contre la paroi avant de me projeter vers le bas. À la faveur d’un improbable monticule d’herbe épaisse, mon corps rebondit dans un tapis végétal. Peu de temps pour reprendre mes esprits et mon souffle et je suis déjà reparti pour aller regagner mon gîte en triple vitesse.
D’un seul coup, sans prévenir, alors que j’avais pensé la partie gagnée pour moi je sens le ciel s’obscurcir au-dessus de ma tête. Ma figure à peine tournée vers l’éclipse qui fait courir l’ombre sur mon corps que j’aperçois  l’immense doigt humain potelé qui se pose sur moi. 
Je n’arrive pas à lui échapper une nouvelle fois, mais je ne le comprends que lorsque je suis en l’air, et que je sens, rapidement, ma queue se couper alors que je me dandine pour m’enfuir. Je roule-boule une fois de plus, mais de moins haut ce coup-ci. 
Je sacrifie l’appendice de mon corps, qui repoussera de toute façon. Triste humain, regarde bien cette queue qui continue à dandiner alors que je n’y suis plus, c’est tout ce que tu gagneras de moi.

Je ne me souviens plus tellement comment on s’était retrouvé à finir la soirée tous les deux sur ce banc, avec seulement la fin d’une bouteille de J.M entre nous. Quand nous ne fumions pas de clopes, c’était de la vapeur d’eau qui s’évanouissait de nos bouches. Nous ne nous regardions pas, on se contentait de fixer un horizon brumeux et lumineux dans la froideur de la ville. Sous nos pieds qui battaient en rythme pour défier nos algidités, la Seine était semblable à un long ruban noir rempli de remous silencieux exaltant çà et là des volutes pleines de nébulosité.

Elle portait un bonnet de laine à grosses mailles surmonté d’un pompon blanc qui descendait jusqu’à ses sourcils. Sur le cou, elle avait remonté une écharpe d’un tricot identique qu’elle n’écartait que pour porter le goulot de verre à sa bouche. Son petit nez s’était teint d’un rouge glacial qui lui collait un air clownesque au regard mélancolique. Elle me repassa le rhum pour la énième fois de la soirée en me demandant :   « Tu crois qu’on va bien ?

— Hein ? Comment ça ? Je répondais les lèvres pincées, brûlées par la liqueur.

— Je veux dire, notre génération quoi. T’as pas l’impression parfois que tout te file entre les doigts, comme du… comme du sable trop fin ?

— Je pense surtout que tous les jeunes qui ont eu trente ans depuis tous les trente ans se disent ça. Ce n’est pas tellement une de génération qu’une question d’âge. »

Je devinais la moue dubitative dissimulée sous son châle laineux à la faveur de son silence. Elle préparait son argumentaire, en tortillant la bouche pour la sortir à l’air libre. À peine avais-je le temps de me rappeler que ces discussions imprévues possédaient toujours les mêmes dénominateurs communs : l’alcool, la nuit, la proximité enivrante d’un parfum hespéridé.

« Je n’en suis pas si sûre moi. Je crois qu’on court vers une fin inaliénable. Notre génération ne sait pas où elle crèche d’une manière générale. Regarde nos parents, nos aïeux et leurs pairs à eux tous, ils avaient des plans. Nous on a quoi ? Des smartphones  et des profils Insta? »

Je ne savais pas trop quoi faire ou répondre. J’avais terriblement envie de lui dire que j’étais d’accord avec elle, ou de lui prendre la main, mais je ne me souvenais plus dans quel ordre . Je me risquais en essayant de ne pas feindre un air faussement concerné :   « Tu sais, je veux pas jouer le psychologue à la petite semaine, mais si tu doutes, c’est déjà que tu te prémunis de sombrer dans quelque chose que tu rejettes. Je crains autant que toi l’inexistence des repères tout comme je n’attends les lendemains. »

Je sus que nous nous étions compris et que nous concevions peu ou prou les mêmes choses. Attiser ensemble le brasier d’un âtre commun, perdus ensemble dans les méandres des doutes mâtinés de certitudes. Âges ou générations de paradoxes. Paradoxes partagés alors qu’elle s’abîmait dans mes yeux. Nous avions déjà ça.

Desmond fit claquer la grande bâche noire dans l’air comme l’aurait fait un magicien pour faire réapparaître son assistante devant les yeux d’un public ébahi. En lieu et place d’une jeune femme spécialement choisie au gré de ses atouts, le bruit découvrit une magnifique Ford Mustang de 1967. 

Les chromes de la voiture se reflétèrent aussitôt dans le regard envieux de Desmond. Il laissa briller ses canines, témoignant de la satisfaction, toujours la même, qu’il ressentait dans ce moment si particulier. La carrosserie revêtait cette couleur bleu nuit qui avait fait la renommée de ce modèle si particulier aux bavolets d’argent coincés entre les pneus aux jantes à cinq branches. La calandre affichait comme un rictus suffisant et dédaigneux, elle semblait inviter le conducteur à prendre place et à mettre les gaz.

« Salut sweetie ! »

Personnifier les voitures et s’adresser à elle comme s’il s’était agi de femmes avait quelque chose d’étrange et d’un peu malsain, il faut bien le dire. Pourtant, il n’en restait pas moins que c’était comme ça qu’il avait toujours fait, probablement parce qu’il avait entendu d’autres le faire et qu’il trouvait bêtement que ça sonnait bien. 

Le bruit d’ouverture de la portière résonna un peu dans le garage accompagné par les chaussures de Desmond qui crissèrent sur la dalle peinte. Quand il fût assis sur le siège conducteur, sa passion se prolongeait et il tentait tant bien que mal de repousser encore un peu l’envie de chevaucher la fringante mécanique qui logeait sous le capot. Il posait ses mains sur le mythique volant à trois branches et serrait un à un ses doigts en fixant chacun d’entre eux. Le contact de ses pieds avec les pédales lui procurait la parfaite envie de s’évader dans le désert et de rouler sous une lune immense, le poste crachant les accords lo-fi de samples rétrowave.

Quand il prenait la pose, après s’être repu de l’accueil chaleureux du cuir des sièges, il se sentait pousser une moustache de guérillero mexicain, tomber des Ray-Ban jaunes aux fines branches dorées devant les yeux et ses mains se parer de gants de vachette et de toile. Il ajustait le col de son fly jacket imaginaire et frissonnait en touchant du bout des doigts le pommeau de vitesse en ébène. 

Il faisait mine d’insérer la clé dans le contact et imaginait les pistons rugir, portés par le sifflement de l’admission d’air dont les volets claquaient en rythme. 

C’est à ce moment précis qu’il lui tardait terriblement de grandir et de pouvoir enfin voir au-dessus du tableau de bord, sans le cerceau de bois qui lui cachait les yeux. Dans ces instants-là, Desmond honnissait ses dix ans.

J’ai souvent couru derrière ses yeux noirs. Longtemps, je me suis trouvé sur son chemin, me débrouillant pour être l’imprévu, la personne qu’on croise par hasard. La vérité, c’est qu’au début je trouvais ça amusant. En fait non, je trouvais cela impérieux. Voilà, je le dis parfaitement en détachant chacune des syllabes. J’y prenais un certain plaisir nécessaire. Je recherchais en permanence son regard dans la foule du soir, me laissant aller dans l’éther et les limbes de l’alcool. Sous mes pieds, tout prenait une dimension incroyablement inattendue. Le sol semblait se dérober sous moi, il faut dire que c’était le seul damné moyen avec lequel je me cherchais du courage. Mais du courage pour quoi en réalité ? Je ne savais même pas clairement. Je m’énervais au plus haut point quand je me mettais malgré moi dans ce genre de contradiction.
Un jour, j’avais révélé tout ça à un ami. Je n’ai jamais plus connu de ma vie aussi désagréable situation. S’il avait pu me clouer au pilori, je veux dire, au sens propre, je pense qu’il l’aurait fait sans hésiter. Il trouvait ça étrange, malsain, dérangeant. Pas beaucoup plus d’arguments nécessaires pour me faire passer pour quelqu’un de dérangé. Et puis quoi, je lui rétorquai amour, il me parlait de norme.
La norme, je n’en ai jamais vraiment eu cure. Et puis quelle norme en réalité ? Celle qui vous lie à un comportement et qui pointe du doigt vos agissements comme autant de velléités suicidaires. Hum, je prenais souvent des airs dubitatifs quand on m’opposait cette norme, brandie à l’envi comme l’étendard du salut des agissements entre tous. Et puis vous l’avez bien regardé, la norme ? Avez-vous vraiment envie d’en être, de la norme ?
Bref…
Pour quelle raison je me mets à parler de ça alors que j’essaie de reformer des mots dans ma tête et que les morceaux ne s’accrochent pas correctement ? Pourquoi suis-je dans cette situation encore ? J’ai noyé dans des verres les révélations que je ne voulais pas me faire. Mais j’avais fait en sorte de me trouver au bon endroit, au bon moment. Une nouvelle fois. Et les yeux noirs sont encore là, encore ce soir. Ils m’emmènent comme un fil d’Ariane vers un labyrinthe enchanté dans lequel je veux me perdre. Enfin, je le crois. Ce n’est plus du tout amusant en réalité, c’est triste. Triste parce que je suis incapable de me souvenir du son de sa voix. C’est triste de ne pas se souvenir de la voix d’un garçon. Il faudra donc qu’un jour je lui parle.